dimanche 21 février 2010

Denis Lachaud

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Encore un écrivain que j'ai découvert tardivement, il y a seulement deux ou trois ans, avec son premier roman J'apprends l'allemand paru chez Actes Sud en 1998.
Évidement si j'en parle c'est parce que j'ai aimé, beaucoup aimé ce livre, tellement, que j'étais avide de lire les autres sans plus attendre. Et j'ai eu l'impression d'aimer de plus en plus cette écriture et de connaître un peu mieux l'auteur, écrivain, comédien, metteur en scène de théâtre. Ses romans ont une sensibilité, une délicatesse et une justesse profonde. Il aborde des sujets aussi différents que l'homosexualité (J'apprends l'allemand) la féminité, le féminisme, le couple et "ses arrangements" (Comme personne), le choix identitaire (Le vrai est au coffre).
J'espère que Denis Lachaud va nous livrer bientôt un prochain roman même si celui-ci n'est pas son domaine attitré, il semble aujourd'hui plus engagé sur la scène théâtrale que sur la scène littéraire.
"A l'école on nous appelle "sales Boches" ou "Rommel" ou "Rommel heil Hitler" ou "Hitler" quasiment depuis la maternelle. Notre vrai nom c'est Wommel et la guerre est finie depuis plus de trente ans mais les Allemands ont laissé de mauvais souvenirs dans les familles françaises.
Max a fait anglais première langue, moi j'ai décidé de prendre allemand première langue, on ne parle jamais allemand à la maison, s'appeler Ernst Wommel et ne pas savoir parler allemand çà ressemble à quoi?"
Dans les années 1970 à Paris, une famille allemande vit dans le refus de ses origines. Ernst, le fils cadet, ne peut accepter le silence qui entoure l'histoire des siens. Un premier voyage en Allemagne chez son correspondant Rolf, avec qui il vivra ses premiers émois sexuels, lui permettra de découvrir ses racines.

J'apprends l'allemand,
4ème de couverture.
A propos de son dernier roman Prenez l'avion :

Votre livre multiplie les formes et prend notamment celle d'un blog. Pensez-vous que la littérature ait sa place sur le web ?
Avant de m'y intéresser, le principe du blog me semblait très égocentrique. Mais, en cherchant, j'ai trouvé des blogs possédant une exigence clairement littéraire. Il me semble qu'on assiste à la mise en place d'une forme artistique différente constituée de gens qui n'ont pas l'ambition de passer au roman, d'entrer en relation avec un éditeur mais qui ont juste une relation très forte à l'écriture. Il y a de très beaux textes sur le web.
Quel est votre lecteur idéal ?Celui qui parvient à prendre la mesure de l'iceberg dans son ensemble, qui réussit à tout explorer, y compris sous l'eau et même quand ça caille.
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"Je me mis à chercher un moyen de vider le mot de sa décharge vénéneuse. Un lundi matin, je pris pendant mon petit-déjeuner la décision de consacrer une semaine entière au problème. J'allais répéter le mot cent fois dans ma tête sur le chemin de l'école, à l'aller, au retour, ainsi qu'à chaque récréation.
J'attendis d'avoir traversé le passage à niveau, emplis mes poumons et commençai.
Tapette tapette tapette tapette tapette tapette tapette tapette tapette tapette tapette tapette... Arrivé aux alentours de la cinquantaine, je fus distrais par le passage d"un train, perdis mes comptes, décidai arbitrairement que j'avais déjà prononcé cinquante fois le mot silencieusement et continuai. Je renouvelai l'opération à la récréation de 10 heures, avant la cantine, après la cantine, à la récréation de 15 h 30 et sur le chemin du retour. Le premier soir, je me refusai à tirer des conclusions hâtives. L'expérience devait durer une semaine.
Quand je traversai le passage à niveau le samedi midi, j'avais répété le mot deux mille sept cents fois dans ma tête. Il avait, me sembla-t-il, un peu perdu de son sens. Mais toute illusion se dissipa quand Eric Pellot et Philippe Savin se précipitèrent vers leur sixième étage.
- Bon week-end tapette!
Le mot dans leur bouche me poignardait toujours.
Echec total.
Vers la fin de la semaine, j'avais pourtant pensé entendre résonner "tagliatelle".
[...]
L'année scolaire dura des siècles mais tout avait une fin, je le savais déjà. Un matin, personne ne vint me réveiller pour aller à l'école. Les grandes vacances avaient commencé. Je parvins à éviter les gros cons qui hantaient la Cité des Fleurs. Je connaissais parfaitement les limites de leur monde et j'avais tracé les miennes au-delà."
Le vrai est au coffre, extraits pages 64 et 76.
J'ai aussi un coup de poignard dans le coeur en relisant ce texte.
Denis Lachaud vaut le détour et l'immersion.
Liste de ses oeuvres ici.