vendredi 29 novembre 2013

On gâte des sentiments si tendres à les raconter en détail





 Le Duomo [Milan] avec en 1er plan "la Cassina", ou l'ensemble des bâtiments de la fabrique du Duomo et les ateliers du chantier, gravure 1832.
Graveur : James carter. Peintre : William Clarkson Stanfield

"Vivre en Italie [...] devint la base de tous mes raisonnements."
Vie de Henry Brulard

Milan
[...]
Cette ville devint pour moi le plus beau lieu de la terre [...]. Milan a été pour moi de 1800 à 1821 le lieu où j'ai constamment désiré d'habiter. 
[...] Vers 1803 ou 1804 j'évitais dans le cabinet de Martial de lever les yeux vers une estampe qui dans le lointain présentait le dôme de Milan, le souvenir était trop tendre et me faisait mal.
[...]
Voici un intervalle de bonheur fou et complet, je vais sans doute battre un peu la campagne en en parlant. Peut-être vaudrait-il mieux m’en tenir à la ligne précédente.

Depuis la fin de mai jusqu’au mois d’octobre ou de novembre que je fus reçu sous-lieutenant au 6e régiment de dragons à Bagnolo ou Romanengo, entre Brescia et Crémone, je trouvai cinq ou six mois de bonheur céleste et complet.

On ne peut pas apercevoir distinctement la partie du ciel trop voisine du soleil, par un effet semblable j’aurai grand’peine à faire une narration raisonnable de mon amour pour Angela Pietragrua. Comment faire un récit un peu raisonnable de tant de folies ? Par où commencer ? Comment rendrer cela un peu intelligible ? Voilà que j’oublie l’orthographe, comme il m’arrive dans les grands transports de passion, et il s’agit pourtant de choses passées il y a trente-six ans.

Daignez me pardonner, ô lecteurs bénévoles ! Mais plutôt si vous avez plus de trente ans ou si, avant trente ans, vous êtes du parti prosaïque, fermez le livre !

Le croira-t-on, mais tout semblera absurde dans mon récit de cette année 1800. Cet amour si  céleste, si passionné, qui m’avait entièrement enlevé à la terre pour me transporter dans le pays des chimères, mais des chimères les plus célestes, les plus délicieuses, les plus à souhait, n’arriva à ce qu’on appelle le bonheur qu’en septembre 1811.

Excusez du peu, onze ans, non pas de fidélité mais d’une sorte de constance.

La femme que j’aimais, et dont je me croyais en quelque sorte aimé, avait d’autres amants, mais elle me préférait à un rang égal, me disais-je ! J’avais d’autres maîtresses.

(Je me suis promené un quart d’heure avant d’écrire.)

Comment raconter raisonnablement ces temps-là ? J’aime mieux renvoyer à un autre jour.

En me réduisant aux formes raisonnables je ferais trop d’injustice à ce que je veux raconter.

Je ne veux pas dire ce qu’étaient les choses, ce que je découvre pour la première fois à peu près en 1836, ce qu’elles étaient ; mais d’un autre côté je ne puis écrire ce qu’elles étaient pour moi en 1800, le lecteur jetterait le livre.

Quel parti prendre ? Comment peindre le bonheur fou ?

Le lecteur a-t-il jamais été amoureux fou ? A-t-il jamais eu la fortune de passer une nuit avec cette maîtresse qu’il a le plus aimée en sa vie ?

Ma foi je ne puis continuer, le sujet surpasse le disant.

Je sens bien que je suis ridicule ou plutôt incroyable. Ma main ne peut plus écrire, je renvoie à demain.

Peut-être serait-il mieux de passer ces six mois-là.

Comment peindre l’excessif bonheur que tout me donnait ? C’est impossible pour moi.

Il ne me reste qu’à tracer un sommaire pour ne pas interrompre tout-à-fait le récit.

Je suis comme un peintre qui n’a plus le courage de peindre un coin de son tableau. Pour ne pas gâter le reste il ébauche à la meglio ce qu’il ne peut pas peindre.

Ô lecteur froid, excusez ma mémoire, ou plutôt sautez cinquante pages.

Voici le sommaire de ce que, à trente-six ans d’intervalle, je ne puis raconter sans le gâter horriblement.

Je passerais dans d’horribles douleurs les cinq, dix, vingt ou trente ans qui me restent à vivre qu’en mourant je ne dirais pas : Je ne veux pas recommencer.

D’abord ce bonheur d’avoir pu faire à ma tête. Un homme médiocre, au-dessous du médiocre, si vous voulez, mais bon et gai, ou plutôt heureux lui-même alors, avec lequel je vécus.

Tout ceci ce sont des découvertes que je fais en écrivant. Ne sachant comment peindre, je fais l’analyse de ce que je sentis alors.

Je suis très froid aujourd’hui, le ciel est gris, je souffre un peu.

Rien ne peut empêcher ma folie.

En honnête homme qui abhorre d’exagérer, je ne sais comment faire.

J’écris ceci et j’ai toujours écrit comme Rossini écrit sa musique, j’y pense, écrivant chaque matin ce qui se trouve devant moi dans le libretto.

Je lis un livre que je reçois aujourd’hui :

« Ce résultat n’est pas toujours sensible pour les contemporains, pour ceux qui l’opèrent et l’éprouvent ; mais à distance et au point de vue de l’histoire, on peut remarquer à quelle époque un peuple perd l’originalité de son caractère », etc., etc. (M. Villemain, préface, page X.)

On gâte des sentiments si tendres à les raconter en détail. 

Stendhal, in Vie de Henri Brulard, éditions Pierre Larrive 1956. (Les dernières pages).

Note de l'éditeur :
"[...] nous avons apporté tous nos soins à vérifier de près notre texte sur les manuscrits mêmes; nénamoins, la Vie d'Henri  Brulard restera toujours une oeuvre que son auteur a abandonné dans son premier état et qui, de ce fait, est plein d'imperfections qu'il est impossible d'amender sans trahir Stendhal."

C'est étrange, ce matin en relisant ces pages de l'ouvrage, je me disais que ce serait un bon texte pour clore ce blog. Après les avoir retranscrites, je vérifiais ne pas l'avoir déjà fait. Non, mais j'ai retranscrit d'autres pages de la Vie de Henri Brulard et - l'étrange donc -, c'est de m'apercevoir que je parlais déjà de clore mon blog avec cette autobiographie de Stendhal! Ce serait une belle fin de blog Moi, je. Allez, topons là?!?!

"La même idée d'écrire my life [sic] m'est venue dernièrement pendant mon voyage de Ravenne : à vrai dire, je l'ai eue bien des fois depuis 1832, mais toujours j'ai été découragé par cette effroyable difficulté des Je et des Moi..."
Stendhal.